11 Décembre 1960: « Du devoir de mémoire au devoir d’histoire » Par Mohamed Bensalah

11/12/2012, 1 h 29 min Partages0
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En écrivant sur le 6ème Festival International du Film arabe d’Oran, nous avons eu l’honneur de recevoir un encouragement de la part de M.Mohamed Bensalah, réalisateur, critique et écrivain algérien qui présidera une table ronde à la cinémathèque d’Oran lors du Festival qui se déroulera du 15 au 22 Décembre.
Cet encouragement nous a été adressé sous forme d’article traitant de Décembre 1960, un tournant décisif de la révolution algérienne. Nous vous laissons apprécier ce papier tout comme nous l’avons fait, et adressons nos plus sincères remerciements à M.Bensalah pour sa contribution.

11 Décembre 1960
Du devoir de mémoire au devoir d’histoire

Par Mohamed Bensalah

Des décennies durant, le peuple algérien exsangue, martyrisé et humilié, accumulait mépris et rancœurs tout en murmurant à voix basse : «Algérie algérienne !», «Algérie libre !», «Algérie indépendante !». Jusqu’aux jours où tout a basculé, le 9 au soir, puis le 10 et enfin l’explosion généralisée du 11 décembre 1960 qui a servi de porte-voix aux revendications d’un peuple unanime. Raviver le «devoir de mémoire», quelle noble attitude !
Tout autant que le 8 Mai 1945, le 1er Novembre 1954, le 20 Août 1955, le 17 Octobre 1961 ou le 5 Juillet 1962, il nous faut évoquer le 11 Décembre 1960, événement majeur de notre passé. Outre le risque d’amnésie, la commémoration contribue à se forger une conscience nationale. Le 11 décembre 1960, une journée pas comme les autres. De partout, fusent les slogans : «Algérie algérienne !», «Non à de Gaulle !», «ALN, FLN vaincront !»… D’Oran, d’Alger, de Constantine comme de toutes les villes d’Algérie, des voix s’élèvent, soutenues par des youyous stridents de milliers de femmes, brandissant vers le ciel et à la face du monde les couleurs interdites, vert, blanc, rouge qui éclairent l’étoile et le croissant.
Plus d’un demi-siècle après ces dramatiques événements, même si beaucoup d’encre a été versée à ce propos, on ne dira jamais assez, à la jeune génération, le sacrifice de toutes ces femmes, ces hommes, ces vieillards et ces jeunes, à peine sortis de l’adolescence, prêts à mourir afin que leur pays recouvre son indépendance. C’était il y a cinquante deux années. Un peuple décidé déferlait dans les rues, criant son ras-le-bol. Avec un héroïsme jamais égalé, sans arme, poitrines nues et poings tendus, des centaines de milliers de jeunes, aux premiers rangs des cortèges et des barricades avaient osé affronter les hordes fascistes et xénophobes qui pointaient leurs armes en leur direction. Combien, malheureusement, tomberont en ces tristes journées de décembre 1960, sous les balles des ultras et des militaires armés jusqu’aux dents ? Combien en garderont des séquelles indélébiles ? Comment oublier les corps lacérés des victimes lynchées, des enfants massacrés qui n’ont pas eu la chance de voir leur pays libéré du joug colonial ? Ils étaient nombreux ces héros anonymes, de part et d’autre de la Méditerranée, qui ont donné leur vie pour que l’Algérie puisse relever la tête.
Toutes ces manifestations populaires de Décembre 1960 étaient-elles vraiment spontanées ? A ce jour, la question demeure. Il y a ceux qui l’affirment, et qui donc attribuent au peuple algérien de «radicales impulsions» qui ont fait vaciller l’histoire. D’autres pensent au contraire, que loin d’être accidentel, cet immense déferlement de tout le peuple dans toutes les villes du pays, fut la résultante d’un long processus de maturation. En fait, vendredi 9 décembre 1960, de Gaulle, évitant Alger et Oran, où l’attendaient de pied ferme les ultras aux cris de « Algérie française » débarque à Ain Témouchent. Mais, tout comme à Alger, les pieds noirs se sont mis à scander des slogans hostiles au général. A leur tour, les manifestants algériens sortent en masse dans les rues pour s’opposer aux ultras. Après Ain Témouchent, d’autres villes connaîtront la même situation. Ceux qui avancent l’hypothèse de la spontanéité font mine d’ignorer l’intensification des événements dramatiques, dès 1958, et le travail de sape psychologique méthodique de la France ultra gaullienne «pro-Algérie française» qui, à partir de la métropole, donnait des gages aux fascistes de l’Organisation armée secrète, allant jusqu’à leur lancer du haut du Palais du gouvernement d’Alger le fameux : «Je vous ai compris !»
Victoire tactique pour le FLN-ALN et victoire stratégique pour le peuple algérien à travers la vox populi qui, encore une fois, a tenu à affirmer, à l’unanimité, sa ferme volonté de mener le combat jusqu’à la victoire finale. Encore une fois, par centaines, des Algériens anonymes tombaient au champ d’honneur en revendiquant la liberté pour leur pays. Ces martyrs de l’indépendance n’attendaient rien en retour, ni galon de soie, ni prime au sacrifice, ni rue à leur nom, ni reconnaissance officielle. Les jeunes d’aujourd’hui doivent se souvenir de cet héroïsme au quotidien des véritables héros d’hier.
Raviver le «devoir de mémoire», quelle noble attitude ! Mais si le devoir de mémoire est important, il arrive parfois qu’il imprime à la mémoire des directions préméditées, surtout lorsqu’il est confondu avec le «devoir d’histoire». Ce dernier est essentiel. Si le devoir de mémoire est individuel (avec toutes les difficultés de se déprendre des passions), le devoir d’histoire, par contre, est scientifique et procède à l’examen critique en ne se confrontant pas seulement aux souvenirs, mais en tenant compte également des sources écrites et audiovisuelles. Ce matériau d’histoire, avec ses armes scientifiques, est nécessaire aujourd’hui car tout travail qui substitue l’histoire aux souvenirs doit impérativement reposer sur une solide documentation et sur des données vérifiées. Un peuple résolu à sortir du joug colonial a pris d’assaut la rue. Les journées de décembre 1960 ont remis les pendules à l’heure. Le gouvernement français et l’opinion publique mondiale étaient, encore une fois, bien obligés de se rendre à l’évidence. Il n’était plus question de «fellagas», de «rebelles» ou de «hors-la-loi» mais d’un peuple unanime et résolu à affronter le joug colonial.
Loin d’être tout à fait spontanées, les manifestations populaires du 11 décembre 1960 n’étaient pas non plus la résultante d’une longue maturation. Tout un chacun savait qu’un jour ou l’autre, les exactions quotidiennes de l’armée française et des colons, alliées au sinistre travail diplomatique (qui faisait croire au monde que de Dunkerque à Tamanrasset, la France était une et indivisible), aboutiraient un jour ou l’autre à l’explosion généralisée. Les manifestations populaires massives étaient la résultante logique des opérations sanglantes de ratissages militaires dans les villages et les montagnes, des agressions caractérisées dans les villes où tout «musulman» était considéré comme coupable et enfin la réponse du peuple aux colons qui n’avaient aucun scrupule à user impunément de violence et procédaient à des liquidations physiques, faisant fi des lois internationales et des droits civiques des citoyens.
Les manifestations du 11 décembre 1960 demeurent l’un des événements les plus marquants de l’histoire de la lutte héroïque du peuple algérien contre les forces d’occupation qui, des décennies durant, ont œuvré à son anéantissement physique et moral. Elles doivent être inscrites comme l’une des pages les plus glorieuses de notre lutte de libération nationale. Par cette levée de boucliers massive, le peuple algérien a non seulement voulu défendre sa dignité bafouée, mais a voulu aussi dévoiler au monde ses aspirations à la liberté et à l’indépendance. Les marches populaires de décembre ont permis à la Révolution algérienne de devenir encore plus visible qu’elle ne l’était au-delà des frontières. Elles ont également contribué à mettre en exergue l’origine populaire de notre révolution.
Nous nous devons de célébrer cet anniversaire et de nous recueillir à la mémoire des martyrs. Mais au-delà du cérémonial de circonstance et des gerbes de fleurs déposées sur les carrés des martyrs, il faut laisser des traces de notre histoire à la génération montante. Que restera-t-il de la résistance, de l’héroïsme et des sacrifices de nos aînés si on se limite au recueillement et aux commémorations ? Pour réveiller et entretenir le souvenir, il faut des écrits, des films et des pièces de théâtre. Pour l’enraciner dans la mémoire, il faut faire face à l’histoire.

M.B

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